La ville, une interface à reconcevoir

Principal sujet de l’édition 2018 de la Maddy Keynote, la « cité du futur » cristallise beaucoup des débats qui agitent ces temps-ci le monde de la Tech et, plus généralement, de l’innovation : essor de l’IA, protection des données personnelles, enjeux climatiques cruciaux, implication citoyenne… Quels sont les impacts sur la ville des innovations développées en ce moment dans les labos, startups et autres départements R&D ? Qui imposera sa vision du devenir de la cité ? Que cache l’ambition affichée par tous de rendre la ville plus « intelligente » ? Voici quelques pistes de réponse, résumé personnel des conversations de cette journée de conférences.

© Maddy Keynote 2018

Ces nouvelles technologies qui refaçonnent la ville

Système complexe, la ville est structurée par nos réseaux de transport et de télécommunication, par la production, le stockage et l’acheminement de l’énergie… Les innovations technologiques de ces dernières années ont eu de forts impacts sur ces différentes composantes du système et il faut anticiper la manière dont la ville, somme entre autres de ces différents éléments, va les assimiler à son tour.

Prenons deux exemples liés à l’évolution du transport citadin :

  • L’électrification des véhicules modifie considérablement les infrastructures. La ville doit devenir une smart grid, où la production d’énergie est décentralisée et les types de productions mixés, où chacun peut contribuer. Il va falloir faire sortir de terre un maillage de points de recharge. Or, cette charge étant longue, ces nouveaux points d’intérêt devront proposer des services complémentaires pour faire patienter les utilisateurs : loisirs, commerces, parcs… Enfin, la fin du véhicule à essence nous offre l’opportunité de requalifier le paysage urbain. En effet, aujourd’hui comportements citadins et bâtiments tendent à nous protéger de la nuisance sonore et de la pollution émise par les transports ; demain, sans cette source énorme d’inconfort auditif, visuel, odorant, etc., on peut imaginer un rapport à la rue amplifié.
Symbioz, le concept car autonome de Renault
  • L’avènement du véhicule autonome avancé avec, à son bord, un utilisateur mind off (mains inactives, yeux fermés et esprit libre de vagabonder) annonce l’ère de la rationalisation et de l’automatisation des déplacements de chacun. Si l’on prédit ainsi la fin de l’autosolisme, on peut alors envisager des axes routiers beaucoup moins saturés et donc de moindre envergure (ex.passer de quatre à deux voies). Les zones ainsi dégagées pourraient devenir des aires de partage et favoriser le développement du rez-de-chaussée des immeubles. Plus alarmant, cette autonomisation nécessitera un réseau dense de capteurs (une grille de drones dans l’espace aérien ?) et favorisera le rôle suprématiste de celui qui cartographie et conçoit les itinéraires selon ses propres règles : lui seul choisira de servir ou desservir certaines parties du territoire, des commerces…

Les nouvelles technologies vont donc transformer radicalement la façon dont nous vivons la ville mais il est crucial de ne pas les réduire à de simples facilitatrices du quotidien. Ce sont également de formidables outils de l’écologie et de la végétalisation mais aussi de l’inclusion sociale pour rendre accessible la ville aux populations isolées, aux personnes handicapées, aux seniors, aux sans-abris…

La course à la mainmise sur la ville

Tous conscients de la nécessité de redessiner la ville et plus largement les territoires, les différents protagonistes rivalisent pour imposer leur vision et, bien sûr, les services qui vont avec. Alors qui pensera, modèlera et gouvernera le futur paysage urbain ?

S’avancent en première ligne les fournisseurs d’énergie et opérateurs de transports. Ainsi la SNCF qui, rappelons-le, est le plus gros propriétaire foncier après l’Armée, se positionne comme « l’acteur de toutes les mobilités » et investit pour réduire toujours plus les distances entre les grandes villes (participation à l’Hyperloop), faire de ses gares des « city boosters » ou pour être en mesure d’assurer, par l’intermodalité, le premier et le dernier kilomètre de n’importe quel trajet.

La liste s’allonge ensuite avec les constructeurs. Mais qui du promoteur, de l’architecte ou de l’urbaniste sera en mesure de produire ce nouveau paysage urbain ? Ces différentes professions semblent peu engagées dans l’anticipation des impacts sur le bâti de la révolution technologique et écologique ; faute de moyens légaux et financiers, manque d’affinité avec le monde de la Tech ?

Les usages des données contextuelles pour une ville efficiente, by qucit

Ensuite on se doute bien que les experts de la data, maîtres des modèles de prédiction et de l’analyse en temps réel, ne comptent pas être en reste ! Aujourd’hui déjà, des gros comme les GAFA ou de nouveaux joueurs comme Qucit façonnent le système-ville via la cartographie et la gestion des flux, la surveillance et le traçage des citoyens et, in fine, créent une ville qui sert leurs objectifs.

Bref, la liste de prétendants est longue (n’oublions pas les politiques, les militants écologiques, les philosophes, etc.). Bien qu’il ne ressorte pas de grand gagnant à l’issue de cette journée d’échanges, les différents protagonistes s’accordent tous sur la « ville intelligente » comme objectif à atteindre. Mais attention, ces mots ne reflètent pas la même réalité, ni les mêmes intérêts !

Du modèle « smart » vers l’intelligence collective ?

Afin de qualifier leur vision, la plupart des intervenants ont cité le mot « smart » en décrivant la cité du futur. Mais derrière ce mot efficace et rassurant se cachent bien des significations multiples.

Par exemple,pour le Directeur Général Délégué de Nexity, Jean-Philippe Ruggieri, l’amélioration de l’habitat doit suivre trois axes : accessibilité (prix abordables), utilité (quartier pensé comme un hub de services) et désirabilité (caractère esthétique et végétalisation). Toutefois cette vision, qui se calque sur les besoins démographiques, ne prend hélas pas en compte la durabilité ou le recyclage du bâti ou bien l’émergence de l’habitat connecté. En outre, il est étrange de défendre un modèle traditionnel au lieu de repenser intégralement l’éternel F3 à la lumière de nos usages numériques, du développement du télétravail, d’un usage raisonné des énergies…

De son côté, l’urbaniste Jean Mérat défendait un soin accru de la conception de notre « niveau 0 » (celui du sol et de la mer), ainsi qu’une réinvention de la trame de construction afin de ménager des respirations, d’intégrer la nature et de s’adapter à la diminution du nombre de voitures. Pourtant, le sous-sol et l’espace aérien vont, peut-être encore plus que le niveau 0, subir les conséquences de la mise en place de réseaux connectés en tout genre ou de la démultiplication des drones et des satellites !

Plus audacieuse, la proposition de Luc Schuiten est de baser notre conception de la ville sur le biomimétisme afin de « commencer à travailler de manière propre », plutôt en enrichissant qu’en abîmant le système. Assez radicales, ses esquisses redessinent totalement la forme des transports ou de l’habitat mais, si elles nous montrent un paysage urbain fantasmé, elles semblent encore bien inatteignables.

La ville résiliente by Luc Schuiten

Enfin, « smart » signifiant pour d’autres « data driven », la cité du futur serait selon eux un modèle de fluidité : fin des embouteillages, n’importe quel service accessible en quelques clics, régulation parfaite des déchets, du transport, des énergies, de l’information... Cette cité dirigée par la maîtrise des données serait aussi très sûre, au grand damne des assurances d’ailleurs qui se demandent comment réinventer leur métier. Mais sans nul doute, la protection de la vie privée et de nos libertés serait mise à rude épreuve dans le développement d’un tel système.

Alors oui, les visions divergent. Certaines peuvent effrayer et d’autres prêter à rire. Finalement la bonne approche ne serait-elle pas celle testée, entre autres, par le philosophe Bernard Stiegler au sein de l’initiative Plaine Commune ? Il a secoué l’auditoire de la Maddy Keynote en rappelant qu’il était inutile de copier les modèles américains, chinois ou coréens ! Contribuer au devenir de la ville c’est l’occasion de devenir « intelligent again » en proposant un nouveau modèle de cité européen. Comment ? En activant la volonté collective portée par la délibération, le dynamisme économique et artistique ou le voisinage. Objectif ? Une ville désautomatisée, habitée, reposant sur l’économie contributive et la création de nouvelles activités de travail (et non d’emploi), pensée par et pour ses habitants. Citoyens, relevez vos manches !

Designer — writing about UX and new methodologies

Love podcasts or audiobooks? Learn on the go with our new app.

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store
Aurélia Lacombe

Aurélia Lacombe

Designer — writing about UX and new methodologies

More from Medium

On the anniversary of the split, some Daft Punk to dig into

How to move animation to another clip

URL Redirect in Shopify

A Magician-Musician, “Valentine Mayr”